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LA TRIBUNE LIBRE

'Église: au chemin !' ou 'Église: sans religion!' ?

Je soupçonne l'abbé Marier de ne pas être allé au bout de sa logique ...

Par Lionel Émard, prêtre [11/08/2015]

L'abbé Gérard Marier, de la Communauté du Désert, adressait une lettre à ses confrères prêtres sous le titre: « Église: au chemin! » Je n'ai pas encore lu de commentaires ou réflexions à propos de la lettre de l'abbé Marier, pourquoi ? Trop vraie ? Trop blessante ? Trop difficile à saisir ?

L'abbé Marier porte un jugement sévère sur l'Église d'ici, surtout lorsqu'il écrit: « Il est clair que l'Église, c'est encore l'institution installée sur sa réserve ancestrale, sur son terrain bien à elle. Elle n'est pas sortie de sa forteresse. » Plus loin, l'abbé Marier donne une première réponse à cette léthargie de l'Église: « Qu'est-ce qui retient l'Église enfermée sur elle-même ?... C'est nous, les prêtres. C'est à cause de la place que, par notre propre volonté ou par celles des fidèles, nous occupons dans nos communautés chrétiennes. »

Par chance, l'abbé Marier atténue quelque peu la responsabilité des prêtres en écrivant: « Les prêtres ne sont pas tous heureux d'être moyeux, mais les pratiquants, qui sont vieillissants, ne veulent rouler ensemble que sur la pièce presbytérale (avec les prêtres) ».

Gérard a le don d'attrister les confrères prêtres avec ses écrits; dans une lettre précédente, il cherchait à inculquer chez ses confrères l'idée qu'ils n'étaient plus bon à rien - je résume et simplifie. En lisant sa dernière lettre, m'est venue le titre de ma réponse à Gérard: « Église: sans religion! »

Je soupçonne l'abbé Marier de ne pas être allé au bout de sa logique; pourtant cette pensée n'est pas si neuve ou originale que cela, de grands noms me sont venus à l'esprit pour appuyer mon dire. Karl Barth (1886-1968), en particulier avec son commentaire de L'Épître aux Romains (1967), Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) avec ses lettres de prison, Résistance et soumission (1973), Simone Weil avec La pesanteur et la grâce (1948) et Attente de Dieu (1950). Inge Scholl avec La rose blanche (2008), Etty Hillesum avec Journaux et Lettres 1941-1943 (2008). Ces personnes ont en commun qu'elles étaient toutes croyantes et pour qui le Christ était une personne signifiante.

Karl Barth et Dietrich Bonhoeffer, des pasteurs luthériens, sont sans doute les premiers à avoir pensé un christianisme sans religion, les autres personnes citées n'appartenaient à aucune confession religieuse comme telle, mais leur façon de vivre leur foi répondait à la question que Bonhoeffer se posait: « Comment le Christ peut-il devenir le Seigneur des irréligieux ? Y a-t-il des chrétiens sans religion ? » (Lettre du 30 avril 1944).

Tout semble indiquer qu'il y a des chrétiens sans religion, c'est-à-dire des personnes qui font référence à Jésus Christ sans appartenance à l'Église. L'abbé Marier semble désirer, avec le Pape François, que l'Église aille à la périphérie du monde ? Qu'est-ce que le Pape et l'abbé Marier entendent par périphérie du monde ? Le vieux réflexe catholique serait de dire, c'est là où il y a de la souffrance, de la pauvreté; et ces hommes et ces femmes pour qui les questions religieuses n'effleurent même pas leur esprit mais vivent leur quotidien au meilleur d'eux-mêmes, sont-ils aussi de la périphérie ?

Avant de montrer du doigt les prêtres et les 'vieux pratiquants' qui semblent empêcher l'Église à aller à la périphérie du monde, l'abbé Marier devrait se demander si l'Église accepterait d'être chrétienne sans religion ?

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