L'annonceur

LA TRIBUNE LIBRE

Un premier Noël sans église

Les gens n'avaient pas de raison de passer au village ce jour du 24 décembre 2014. L'église était barricadée, condamnée depuis quelques mois.

Par Lionel Émard, prêtre [09/12/2014]

Même la nature s'était mise de la partie pour rendre grise cette veille de Noël. Les ombres du soir ne s'allongeaient pas ; le soleil n'était pas apparu, comme il n'était pas apparu depuis quelques jours. Tout était gris ; une fine pluie tombait, même cette veille de Noël.

La rue principale du village était vide, personne ne passait. Les gens n'avaient pas de raison de passer au village ce jour du 24 décembre 2014. L'église était barricadée, condamnée depuis quelques mois ; il n'y avait plus de raison de se rendre au village la veille de Noël. En cette centième année de la construction de l'église, il n'y aurait pas de pas de messe de Noël dans la paroisse ce 24 décembre 2014. La nuit avançait. La lumière de la façade éclairait ces chiffres 1914. Une lumière crue rappelait brutalement qu'on ne rentrerait pas dans l'église, la Nuit de Noël, l'année même de son centenaire.

Un peu avant 20 heures, quelques personnes arrivaient ; elles étaient de l'extérieur, ne sachant pas de ce qui était arrivé à l'église. Elles s'étonnaient de la présence d'une clôture entourant le perron ; quelques unes allèrent vers l'arrière, comme si elles cherchaient une autre porte ; des gens, proches de l'église, vinrent rejoindre les visiteurs pour leur dire simplement : « Il n'y aura pas de Messe de Noël ; l'église a été barricadée, on l'a condamnée. » Ces mots sonnaient curieusement dans les oreilles : « L'église a été condamnée, » Condamnée pourquoi ? Bien des questions, comme d'habitude, pas de réponses, pas mêmes celles que l'on n'ose dire à soi-même ou à l'autre.

Les personnes présentes allaient se disperser, quand elles reconnurent l'auto de Monsieur le curé. Elles se demandaient pourquoi il passait par là, il savait qu'il n'y aurait pas de messe de Noël.

Monsieur le curé arrêta sa voiture à la hauteur où les gens s'étaient regroupés, il sortit pour aller à la rencontre des gens réunis. Quelqu'un demanda : « Qu'est-ce que vous faites ici, Monsieur le curé ? » Celui-ci répondit : « Le même trajet que je fais depuis dix ans la veille de Noël. » Les gens comprirent.

Monsieur le curé et les gens étaient là près de la clôture qui leur défendait d'entrer dans l'église ; ils parlaient de tout et de rien, surtout de rien. Quand une enfant, d'une voix frêle, adressa cette demande : « Monsieur le curé, raconte-nous le premier Noël. » Un silence se fit entendre. On se regardait l'un l'autre, sans dire mot. Monsieur le curé porta la main vers l'intérieur de son manteau et sortit un petit livre ; il l'ouvrit et trouva ce passage : Car il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune. (Lc 2, 7) Sa voix hésitait; il avait de la difficulté à poursuivre la lecture; les personnes présentes s'approchèrent plus près de lui, comme pour le soutenir, et quelqu'un dit : « Continuez de lire, Monsieur le curé, c'est la première fois que nous entendons la vraie histoire. »

Monsieur le curé termina la lecture, ferma le livre et dit : « Ce premier Noël de Marie et Joseph, nous le vivons aujourd'hui. Nous sommes sous le étoiles parce qu'il n'y a pas d'église pour nous; mais comme pour les bergers nous entendons ces mots : Je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple. (Lc 2,10) Cette Nuit-là, les mots tombaient du ciel comme une pluie de diamants qui se mêlaient aux perles qui glissaient sur la joue des personnes présentes. L'esprit de Noël l'emportait sur une église barricadée et condamnée. »

 

NDLR – L'église dont il est question est celle de Saint-Gérard-Majella.

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