L'annonceur

LA TRIBUNE LIBRE

De papillon à chenille

Je crains que la volonté exprimée de retrouver aussi rapidement l'équilibre budgétaire nous renvoie loin, très loin en arrière dans nos ambitions de maintenir le Québec et surtout ses régions aussi performants, dynamiques et mobilisés.

Par Alain Drouin, maire de la Ville de Nicolet [01/10/2014]

Monsieur le Premier Ministre,

Je souhaite simplement vous faire part de mes réflexions dans le contexte assez difficile que vous avez à traverser depuis votre arrivée au pouvoir de l'État québécois. Il y a de toute évidence, péril en la demeure, des menaces planent sur le Québec et il faut corriger la situation de l'économie québécoise. Le portrait et les perspectives économiques semblent plutôt sombres et cela nous inquiète autant que vous. Je suis d'ailleurs convaincu que les citoyennes et les citoyens du Québec sont disposés à faire partie de la solution, à mettre l'épaule à la roue pour corriger la situation. Mettre l'épaule à la roue, pour faire tourner l'économie oui, mais pas juste pour faire tourner l'économie; mettre l'épaule à la roue pour vivre et faire vivre, pour s'engager et montrer la route, pour s'amuser et partager nos ambitions, pour grandir et appeler vers le haut partout sur notre territoire, pour continuer d'espérer qu'on y est pour quelque chose et qu'on a le pouvoir chacun d'entre nous à notre manière de changer les choses, de participer à la construction du Québec.

Dans le contexte difficile que l'on vit, j'ai comme l'impression que je deviens quelqu'un d'autre, qu'on me demande de changer de statut ou d'état, qu'on me dirige vers une sorte de cul-de-sac. Le citoyen que je suis, le Québécois que je suis, s'est transformé; c'est un peu comme s'il était mort ou tout au moins disparu. Cette mort ou cette disparition, contrairement à la chenille qui se transforme en papillon, me fait l'effet inverse, c'est comme si on demandait au papillon de se rétrécir, de se rapetisser pour redevenir chenille. Le citoyen que je suis, si je me fie à ce que j'entends de la bouche de celles et ceux qui sont là pour nous représenter, le citoyen que je suis se rétrécie, se rapetisse, est réduit à l'état de CONTRIBUABLE, je dirais se ratatine en CONTRIBUABLE. Il n'a plus d'autres missions que de CONTRIBUER au rehaussement des finances de l'état, faire des sacrifices, se serrer la ceinture, réduire ses ambitions, pour lui, ses enfants et la société dans laquelle il vit. Le Ministre de la santé, par exemple, semble se préoccuper davantage de la santé des finances publiques que celle des Québécoises et des Québécois. Les Ministres de l'éducation, de l'environnement, en fait tout le conseil des ministres ne semblent aussi se préoccuper que de la santé des finances publiques, le reste devenant accessoire, le reste étant... la santé, l'éducation, l'environnement, la culture... Et cela m'effraie; j'ai peur. Je n'ai pas peur pour moi, je crains pour nous, pour ce que nous avons bâti comme société, pour les promesses non tenues, pour les désengagements à l'endroit de notre monde et surtout Monsieur le Premier Ministre, surtout, la perte de sens pour toutes celles et tous ceux qui veulent toujours d'un Québec fort et fier de ce qu'il est devenu et de ses régions.

Monsieur le Premier Ministre, je crois que des mesures s'imposent pour faire du Québec un état moderne, je crois que vous avez raison de vous préoccuper des finances publiques. Je crois aussi cependant que le Québec, ce n'est pas qu'une institution. Le Québec, c'est aussi un territoire; le Québec c'est surtout des Québécoises et des Québécois de toute origine et de partout qui ont trimé dur pour le construire, ce sont des Québécoises et des Québécois qui aujourd'hui encore, s'investissent, travaillent d'arrache-pied pour que leurs enfants puissent en être fiers, l'habiter, y vivre et en vivre, partout, en ville comme en région, au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest.

Dans mon esprit, si le Québec c'est d'abord des Québécoises et des Québécois, la santé des finances publiques passe par la santé de celles et ceux qui l'habitent, qui l'occupent et qui le transforment vers du plus beau, du plus grand, du plus fier, du plus haut et du meilleur, non pas l'inverse. Depuis longtemps, les régions du Québec ont défendu leur spécificité; depuis toujours, les habitants des communautés rurales ont défriché le Québec, le défrichent encore par leur investissement, leur énergie et surtout leur volonté de continuer à l'habiter. Les réformes annoncées en lien avec la course à grande vitesse à l'équilibre budgétaire viennent fragiliser les immenses efforts des régions dans leur processus de développement. Ce qui se trame, autant dans le réseau de la santé, de l'éducation ou ailleurs au conseil des ministres, a des impacts importants sur l'ensemble du territoire québécois et encore plus significatifs dans les régions. Je crains que la volonté exprimée de retrouver aussi rapidement l'équilibre budgétaire nous renvoie loin, très loin en arrière dans nos ambitions de maintenir le Québec et surtout ses régions aussi performants, dynamiques et mobilisés. Ce serait une grave erreur que de sous-estimer ces conséquences ou d'en faire fi.

Le discours de celles et ceux qui nous représentent, nous réduit à l'état de chenille quand nous sommes déjà papillon, nous ratatine à l'état de contribuables alors que nous sommes des citoyennes et des citoyens, engagés, motivés et mobilisés. Monsieur le Premier Ministre, tout le Québec, toutes les Québécoises et tous les Québécois, comme vous, rêvent, espèrent et, je le crois, travaillent pour un présent et un avenir meilleurs; nous mettons la main à la pâte, nous bâtissons, nous sommes des partenaires de cette construction, nous y sommes associés. Monsieur le Premier Ministre, appelez-nous par notre nom, nous répondrons; appelez-nous par notre nom, nous sommes le Québec.

Nous ne voulons pas juste payer ses dettes.

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